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10 mars 2011 4 10 /03 /mars /2011 17:03

 

Depuis fin novembre, je ne suis plus en « délégation permanente ». C'est-à-dire que je ne passe plus 100% de mon temps de travail à m’occuper de mon mandat d’élu au comité d’entreprise, pour suivre l’application du PSE. J’ai donc officiellement repris le travail. Ça a été et c’est toujours extrêmement difficile. Ma production effective est évidemment bien en deça de ce qu’on attend d’un ingénieur expérimenté. Et donc, ça commence à se voir… c’est un peu de ma faute, car j’ai signalé mes difficultés, et j’ai même demandé à ce qu’on trouve une solution qui arrangerait tout le monde, pour les 6 mois qui me restent à faire dans cette entreprise avant mon départ le 31 août. Apparemment ce n’est pas possible. J’en ai pris acte, mais voilà : j’ai moi-même allumé le projecteur sur mon cas…

Alors du coup mon management « de proximité » a souhaité en parler avec moi. Cela a été fait de manière très correcte, je n’ai aucun reproche à faire. Le problème est correctement posé : il y a un projet à faire avancer avec des ressources limitées (NB : les ressources, c’est nous les gens). Or, s’il y a une ressource qui n’avance à rien, son boulot ne sera pas fait et ce sont les collègues qui devront compenser. Eh oui… C’est l’argument qui fait mouche avec moi, il est bien choisi : je ne vais quand même pas être responsable de l’augmentation de la pression sur mes collègues, moi le défenseur du temps libre et de la limitation du temps de travail. Mon manager ne met pas trop la pression, ne veut pas me « forcer » ni me « fliquer ». Il veut « m’aider à traverser ces 6 mois de manière plus sereine et constructive ». Admettons…

J’aurais pu répondre que des gens qui ne font rien dans l’entreprise, j’en connais ! J’ai même des noms ! Mais ils arrivent à faire semblant, bien comme il faut. Le brassage d’air est une activité florissante dans notre entreprise (dans d’autres entreprises aussi, il y a même des livres là-dessus). Il y en a qui d’eux-mêmes ont parfois signalé qu’il leur faudrait un vrai poste pour travailler. On les a maintenus sur des postes pipeau pendant des mois, ce qui n’est pas vraiment compatible avec une « PME ». Alors, pourquoi m’embêter moi pour 6 malheureux mois ?

J’aurais pu aussi répondre que pour certains, un arrangement (bien meilleur que pour 6 mois) a été possible. Mais bon, je ne suis pas jaloux, je sais que ma demande n’est pas vraiment normale…

J’aurais pu répondre en plus que ce ne serait pas moi le responsable de l’augmentation du travail sur les collègues. C’est d’abord le PSE de ce « haut » management qui a « dit » qu’il y avait 45 ingénieurs de trop à Rennes. C’est ce même management totalement incohérent qui a embauché 8 prestataires en février et mars, avec les mêmes compétences (plutôt moins de compétences) qu’avaient une bonne partie des 45.

J’aurais pu répondre que ce n’est pas de ma faute si je n’arrive pas à digérer cette lame de fond qui précarise sans cesse les salariés : on vire des CDI et on embauche des précaires. C’est exactement ce qui se passe ici en R&D : - 45 CDI + 8 prestataires.

J’aurais pu répondre aussi que je vois se reproduire le même scénario que ce que j’ai vécu en 2006-2007-2008 sur le précédent projet : un manque de « ressources » dès le départ, avec des délais très serrés. Ce qui immanquablement se traduit par une pression forte les 3 derniers mois avant la première échéance, c'est-à-dire pendant l’été. Et donc : chers collègues il faudra encore cette année faire une croix sur quelques samedis, sur des soirées avec les enfants, les conjoints, les amis, et sur une ou deux semaines de vacances. L’histoire se répète.

J’aurais pu répondre encore que cette pression sur les salariés est de toute façon « imposée » de manière sournoise par une organisation économique mondiale implacable : 1- les actionnaires veulent dépenser le moins possible pour gagner le plus possible. Donc ils cherchent toujours à réduire les dépenses, c'est-à-dire les « ressources ». 2- la concurrence, de plus en plus sauvage car dérégulée, personnifiée dans notre cas par les 3 ou 4 entreprises concurrentes qui nous taillent des croupières, pousse ses propres salariés à sortir des produits performants et dans des délais serrés. Donc si on ne s’aligne pas, notre entreprise perdra des marchés, sera en difficulté, et il faudra à nouveau un PSE… « on est dans la seringue » comme l’a dit un jour un DRH en réunion de CE… Ainsi, les salariés n’ont d’autre choix que de promettre eux-mêmes de tenir des délais intenables avec un effectif réduit. Et donc, ils sont forcés de sacrifier une part toujours croissante de leur vie privée… merveille du capitalisme et de la concurrence sauvages : les salariés n’ont aucune marge de manœuvre, ils sont pris au piège. « Rend ton temps libre ou file au chômage ! ». Ne serait-ce pas du chantage cela ? Voire même une prise d’otages ? Bref…

J’aurais pu aussi répondre qu’il y a toujours dans l’entreprise les managers qui ont vraisemblablement établi une liste de gens « à virer ». Comme ils n’ont pas pu choisir qui ils vireraient (le critère de « compétence » ayant été neutralisé), ils ont choisi qui ils garderaient. Et malgré les possibilités de reclassements et de « jeux de taquin », il y a quand même eu des licenciements dans certains groupes et dans certaines catégories, alors qu’on aurait pu les éviter. On peut légitimement se demander si certains managers n’auraient pas tenu à licencier des gens pour bien affirmer leur capacité à le faire, voire pour maintenir un climat de peur (c’est un style de management de quel siècle, ça ?).

J’aurais pu encore répondre que tout cela a vraisemblablement des impacts sur ma santé : que je dors souvent mal (surtout la nuit du dimanche au lundi) ; que j’ai la boule au ventre à peu près tous les matins en semaine, et aussi le dimanche à partir de 16 ou 17h ; que j’ai tendance à « compenser » mon mal-être de la journée en faisant bonne chère le soir, avec parfois (souvent ? trop souvent ?) un petit apéro, et je ne suis pas sûr que ce soit très bon pour ma santé… ; que peut-être il faudrait que j’aille voir un médecin : mais je ne veux pas de ces petites pilules pharmaco-chimiques pour me sentir bien, même si certains (beaucoup ?) de mes collègues en prennent, et beaucoup  (trop) de mes compatriotes aussi. Peut-être faudrait-il un arrêt de travail pour faire le vide suffisamment longtemps, mais je n'aime pas trop  (trop de scrupules?) être demandeur de ce genre de choses... et puis je ne suis pas sûr que ça m’aide à revenir pour terminer ce « travail » qui ne m’intéresse plus du tout…

Parce que j’aurais pu répondre aussi et encore, que je ne crois plus, mais alors plus du tout, en l’avenir de l’entreprise, qui a toujours les mêmes managers qu’avant le drame du PSE, et qui ne peut pas devenir une PME efficace en claquant des doigts.

J’aurais pu répondre, enfin, que face à tout cela il ne faut pas me demander d’être motivé pour les 6 mois qui restent. Que je ne peux pas travailler sans penser au contexte, à l'environnement, et aux gens avec qui je travaille. En particulier je ne peux plus entrer dans les locaux sans penser à ceux qui sont jetés dehors sans solution...

J’ai déjà pris la mesure qui s’impose face à ce gouffre entre moi et cette entreprise (ces entreprises !) : je suis volontaire au départ. La date de départ s’impose par le calendrier scolaire, et je ne peux pas faire autrement pour des raisons financières.

Mais bon, je sais de moi-même, sans qu’on me le rappelle, que : 1- je suis payé pour travailler. 2- que cette situation, elle est valable pour tout le monde dans l’entreprise, et que la plupart des gens arrivent à travailler. Ils ne travaillent pas à 100%, certes, mais ils travaillent semble-t-il un peu plus que moi. Même ceux qui sont sur le départ, apparemment. Je me demande bien comment ils font... arrivent-ils à se mettre des oeillères? 3- que cette situation, elle est aussi valable dans beaucoup d’autres entreprises. Et dans toutes ces entreprises, les gens travaillent. Dure réalité dans le monde merveilleux du capitalisme sauvage... 4- que mon management de proximité a aménagé ma mission pour qu’elle ne soit pas trop difficile.

Alors bon… je veux bien prendre quelques mesurettes pour essayer de me concentrer. Mais franchement, que peuvent-elles peser face à l’ampleur de ce qui me ronge ?

Plus que 6 mois à tenir… je ne sais pas comment, mais je tiendrai!

Dany, citoyen debout et lucide, mais salarié démoli.

 

PS du 11 mars vers 9h30: cette nuit, pendant mon insomnie habituelle de 4 à 6, j'ai repensé à cette petite prose. J'ai oublié d'écrire ce que j'ai pourtant souvent en tête:

que j'aurais pu répondre aussi que le président de l'entreprise est celui qui était président du CCE quand on a démontré que l'usine était viable dès 2012, et que le montant des pertes de 2011 aurait coûté moins cher que le montant du PSE pour ce périmètre... et ce président nous avait répondu "vous avez raison, mais ce n'est pas sexy pour vendre l'entreprise"... dès lors, comment voulez-vous qu'aujourd'hui je réussisse à passer chaque jour devant l'usine sans penser à ce CCE du 8 juillet 2010 au Novotel de la rue Vaugirard à Paris 15e, qui m'avait fait pêter les plombs, et sans penser à ces 50 ouvriers, techniciens, administratifs, qui sont licenciés dans solutions de reclassements;

que j'aurais pu répondre que si la direction du groupe technicolor avait tenu son engagement de 30 reclassements dans les autres filiales rennaises du groupe, je ne croiserais plus chaque jour certains collègues en voie de licenciement, ce qui me noue le ventre;

que j'aurais pu répondre que chaque matin, les discussions des collègues me font remarquer que tous les problèmes qu'on avait entrevus comme conséquences de ce PSE se produisent, et que pas grand'chose ne semble s'améliorer dans l'attitude du management. Certaines anecdotes sont terribles, comme celle-ci: un manager, évoquant la mise en place de procédures pour travailler avec la nouvelle sous-traitance, et évoquant le travail de séparation de technicolor pour pouvoir nous vendre, aurait dit "c'est vraiment passionant de reconstruire tout cela, on fait un travail formidable". Quelle misère... les dégats de la casse ne sont même pas encore tous passés qu'on se réjouit de reconstruire sur le champs de ruine. C'est exactement comme un pompier pyromane qui provoque l'incendie pour avoir la satisfaction d'éteindre "un beau feu", ou comme ceux qui pensent que pour relancer l'économie, il faudrait "une bonne guerre". Quelle ignominie...

que j'aurais pu répondre que je supporte plus de voir chaque jour le logo de l'entreprise, l'atelier vide de l'usine, la silhouette de certains managers au bout du couloir... et que de mon bureau je guette le pas ou la voix de celui que désormais je hais, afin de m'enfuir par le fond du couloir pour l'éviter...

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Published by Dany - dans travail
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commentaires

Tonton Baloo 13/03/2011 18:32


Dany.

Ca me fait mal/peine de lire cette phrase:

"Dany, citoyen debout et lucide, mais salarié démoli."

Je ms souviens d'un soir à Rennes, nous avions pris une bière en terrasse et tu nous avais parlé de ton nouveau job chez Thomson, de tes espoirs, n'étant plus prestataire, d'avoir enfin un job
intéressant, stable. Un job sur lequel construire une vie de citoyen...

On est juste quelques années plus tard, 5 si j'ai bonne mémoire...

Je ne peux qu'hurler devant tant de connerie managériale et te redire que personne n'aurait fait mieux dans cette lutte face à ce cynisme et à cette course au profit.

Tu sais compter sur oute mon amitié et mon soutien! Toi au moins tu peux te regtarder en face le matin dans le miroir...

Tonton.


Dany 14/03/2011 10:47



Merci de ton soutien Tonton Baloo.


je me souviens aussi de cette bière ne terrasse! Disons que professionnellement, beaucoup de choses se sont écroulées. Mais en tant que citoyen, j'ai beaucoup grandi je crois. Et justement, je
pense que je ne pourrai pas m'épanouir en tant que salarié désormais, surtout dans une structure privée. J'ai compris bien trop de choses!!! Des fois, on est plus heureux en ignorant certains
aspects de l'Humain... Je ne dis pas que je ne serai plus jamais salarié, parce que d'une part il faut bien faire des compromis pour vivre, et parce que d'autre part un parcours peut nécessiter
des étapes...


à bientôt Tonton Baloo, car il faut que tu me racontes certaines choses de ton parcours à toi, autour d'une bonne bière! ;-)


 



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